[Couture] Épisode 3 de La Saga du Wax : La signification des motifs

Par ses couleurs et ses motifs, le wax attire les regards et fascine. Au-delà, des motifs reconnaissables (faune, flore, objets de la vie quotidienne, etc.), certains ont un sens, une réelle signification, qui peut parfois changer selon les pays ou les circonstances. Si les premiers motifs sont empruntés au batik, les industriels européens vont très vite introduire des motifs propres à la culture africaine. Mais c’est véritablement le commerce du wax qui donnera un sens à certains motifs. Enfin, le wax revêt parfois une dimension sociale, religieuse et politique.

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Waxprints sold in a Shop in West Africa, Alexander Sarlay, Source : Wikimedia Commons

Les emprunts indonésiens

Le wax, né du batik indonésien, lui emprunte aussi ses premiers motifs. Les motifs javanais sont, en effet, le socle iconographique des premiers wax. Cette transposition était aisée car ils répondaient déjà aux exigences de la technique.

Même si le wax s’est enrichi de motifs propres à la culture des peuples d’Afrique, on retrouve encore des traces de l’Indonésie lointaine, notamment dans les motifs géométriques qui rappellent les modèles indonésiens. Les emprunts à ce répertoire originel sont facilement reconnaissables, comme les entrelacs floraux, où il n’est pas besoin d’ajouter d’autres motifs. Les origines indonésiennes se retrouvent aussi dans les mouchetés en tête d’épingles sur le fond. Ils rappellent, en effet, que la technique artisanale du batik consiste à créer une réserve par petits points (« titik » signifiant « point » en javanais). D’autres motifs sont issus d’une véritable hybridation entre Java et l’Afrique. L’exemple le plus emblématique est celui des ailes de Garuda, la monture du dieu Vishnu, le dieu protecteur dans l’hindouisme qui est une des six religions officielles de l’Indonésie. Ce motif a donné lieu à de nombreuses interprétations. Il est le support de projections diverses comme un régime de bananes ou un escargot hors de sa coquille. C’est également le cas pour le motif Shell, dessin datant de 1895 et enregistré par Vlisco. Il reprend les ailes de Garuda sur un fond composé de lignes entrelacées que l’on retrouve dans les batiks indonésiens traditionnels et les motifs récurrents dans les adire eleko du Nigeria. Les adire eleko sont des textiles fabriqués avec une technique qui consiste à réaliser des dessins avec de l’amidon de manioc résistant à la teinture indigo. Ces dessins seront ensuite teints d’un joli bleu clair. La popularité du motif Shell est maintenant centenaire ! Les motifs résultent donc parfois d’une véritable association d’emprunts culturels épars, d’un syncrétisme entre deux cultures différentes.

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Pour faire du wax une étoffe africaine, les industriels européens se sont inspirés des récits de missionnaires, d’explorateurs ou d’administrateurs présents dans le golfe de Guinée. Au XIXe siècle, en effet, l’empire britannique s’installe dans la Gold Coast. Les Britanniques tissent des liens avec les royautés locales et notamment le souverain des ashantis, population vivant au Ghana et faisant partie du grand groupe des akans. Cette région est riche en or et demandeuse de produits manufacturés. C’est dans les attributs des chefferies que les dessinateurs puisent leur inspiration : sceptres, tabourets, chasse-mouche, dais des dignitaires en forme de parasol. Ces motifs sont encore aujourd’hui reproduits, comme les colliers de perles vénitiennes millefiori (technique de création de mosaïque) qui servaient de monnaie d’échange et paraient les rois akans. Le chasse-mouche est d’ailleurs un classique. C’est un dessin qui connaît une longévité exceptionnelle. Le chasse-mouche en crin de cheval est l’attribut des chefferies akans, d’où son succès en Côte d’Ivoire. Il est fabriqué dans ce pays et appartient au fonds de motifs que Vlisco partage avec sa filiale Uniwax.

Motif du chasse-mouche en crin de cheval, source : Vlisco. Photo protégée

Ces objets sont encore identifiables mais certaines transformations donnent lieu à des interprétations erronées. Par exemple, le sceptre a été perçu comme la fusée Apollo dans les années 1960 et est, de nos jours, un tire-bouchon. Au-delà des motifs représentés, on attribue au wax un ou des noms, ce qui tient à la particularité de son commerce.

 

 

Le commerce du wax

Au début de la diffusion du wax, les maisons de commerce comme la Compagnie Française d’Afrique Occidentale (CFAO) et l’United Africa Compagny (UAC) avaient le pouvoir de décider si un dessin serait proposé ou non sur le continent. Deux fois par an, leurs représentants (des occidentaux résidant dans les capitales africaines) se rendaient en Europe chez les fabricants pour sélectionner les tissus qu’ils proposeraient aux revendeuses. Ils les convoquaient, individuellement, pour leur soumettre les dessins de leur présélection. Chacune élisait ceux qui leur plaisent le plus et obtiennent ainsi l’exclusivité de leur vente dans leur pays. Pendant des décennies, les fabricants se sont livrés une double concurrence car la CFAO distribuait les marques ABC et Vlisco et l’UAC ne distribuait que Vlisco. Avec l’émergence de grands groupes industriels, les marques ont changé de stratégie commerciale. En 1994, Vlisco est devenu son propre distributeur. En 1998, Cha Textiles, entreprise chinoise qui a absorbé ABC, a créé son propre réseau de distribution appelé CTD.

 

Les revendeuses sont la pierre angulaire de ce commerce et elles vendent bien autre chose qu’un bien de consommation venu d’Europe. On les appelle les Nana Benz. Les premières ont fait fortune dans les années 1960. Elles sont apparues d’abord au Togo puis dans les autres pays d’Afrique où le wax était distribué. « Nana » vient de « na », « mère » en mina (langue de la population mina vivant au sud du Togo et du Bénin), et « Benz » vient du fait qu’elles ne sont enrichies et embourgeoisées et qu’elles ont acheté des Mercedes Benz. Les Nana Benz sont, en fait, des grossistes. La concurrence entre les Nana Benz est sévère. Régulièrement, de nouvelles revendeuses arrivent et souhaitent prendre la place des anciennes. Être Nana Benz représente une lourde responsabilité, celle d’assurer la distribution à l’échelle nationale des dessins choisis. La commande minimale est de cinq cents pièces de 12 yards par dessin et le paiement doit être comptant.

 

Le commerce du wax est un système très hiérarchisé. Les Nana Benz revendent à de petites revendeuses qui vendent des coupons de 6 yards. Les détaillantes acceptent de négocier « un pagne-un pagne », c’est-à-dire un coupon de 2 yards pour réaliser un pagne. Revendeuses et détaillantes rêvent de devenir un jour Nana Benz ! L’écoulement du wax se fait depuis la capitale vers les tout-petits marchés. Le commerce du wax repose essentiellement sur le crédit. Les Nana Benz doivent veiller à avoir un fonds de roulement conséquent car leur achat est comptant. Par contre, elles offrent des facilités de paiement à leurs meilleures clientes sans être sûres d’être payées. Dans le commerce du wax, à tous les échelons, on se fait crédit.

Plus la Nana Benz commande plus elle est puissante. Ce sont des conseillères écoutées qui orientent la création. Certaines se sont enrichies grâce à l’immobilier parisien et elles ont pu envoyer leurs filles et leurs petites-filles à l’école, les inscrire dans des grandes écoles de commerce. Elles ont aussi donné à des œuvres caritatives de l’Église catholique. On peut donc les comparer aux pionniers du capitalisme anglais par leurs qualités exceptionnelles de gestionnaire et leur philanthropie. Les Nana Benz sont influentes et ont un réel impact économique, politique et socioculturel. Ce sont elles qui attribuent un nom à un motif et en font un succès.

 

C’est la technique de vente des Nana Benz de donner des noms aux motifs. Cela n’est pas nouveau. C’est une pratique courante en Afrique. Traditionnellement, c’était l’artisan qui donnait ce nom. Or, pour le wax, le nom est donné par les consommateurs ou plutôt consommatrices, les Nana Benz et les premières clientes, même si les motifs ont un matricule et un nom d’usine chez le créateur. L’appellation vient d’un ressenti spontané qui doit être partagé par le plus grand nombre. Elle peut être purement descriptive, c’est-à-dire décrire l’objet que l’on voit : « pintade », « ventilateur », « valise », etc. Elle peut aussi résulter d’une projection. Le Taj Mahal peut être appelé « mosquée » ou un motif représentant une ampoule et une prise électrique peut être appelé « téléphone ». Le nom du tissu peut être également donné en fonction de circonstances particulières, en fonction de ceux qui l’utiliseront ou en fonction de la région voire du pays. Par exemple, l’accueil d’un homme d’État ou d’une personnalité importante dans le pays peut correspondre à la sortie d’un nouveau modèle. Le nom sera donc donné en fonction de cet événement, comme cela fut le cas pour « Le sac de Michelle Obama » ou « Les chaussures de Michelle Obama ». Un motif peut aussi avoir un nom propre à une famille en fonction d’un événement familial. Certains wax produits en Afrique le sont en fonction d’événements particuliers, comme nous le verrons.

 

Tous les motifs ne sont pas nommés. Avoir un nom africain est une consécration, c’est un signe de l’engouement des consommateurs. Pour créer le désir, les Nana Benz font disparaître parfois certains wax quelque temps pour les faire réapparaître ensuite. Un même tissu peut avoir plusieurs appellations différentes selon les pays. Le tissu véhicule des messages. Il est l’expression d’un sentiment, d’un engouement ou d’un engagement. Puisque ce sont les femmes qui donnent leur nom au wax, le domaine de l’amour y est largement représenté.

 

L’amour et les femmes

Le wax est vendu par des femmes pour des femmes qui sont les principales clientes. Il appartient donc à l’univers féminin. On trouve une multitude d’appellations liées à des situations conjugales et sentimentales. Certaines appellations indiquent une condition familiale. Les subtilités du langage du pagne se transmettent d’ailleurs de génération en génération et l’élégance est une façon de s’exprimer. On y retrouve notamment le sujet de la fidélité et de la polygamie avec par exemple :

  • « Jalousie » représentant deux oiseaux qui s’affrontent et qui symbolisent les conflits dans les mariages polygames
  • « Les enfants valent mieux que de l’argent » représente une poule au centre d’une composition entourée de poussins et un coq dont on a seulement la tête. Il s’agit d’une allégorique du pouvoir matriarcal. Ce motif exprime la discorde dans les familles polygames quand une co-épouse n’arrive pas à avoir d’enfant ou qu’une nouvelle épouse n’en a pas encore et ne peut donc pas revendiquer d’avoir donné une progéniture à son mari.
  • « Si tu sors, je sors » qui montre une cage ouverte d’où sort un oiseau et qui est une mise en garde et un avertissement
  • « Je cours plus vite que ma rivale » qui représente des chevaux cabrés
  • « L’œil de ma rivale » représentant des formes oblongues rouges surgissant de courbes hypnotiques
  • « z’ongles de Madame Thérèse », un pagne graphique symbolisant une femme qui refuse de se soumettre à son mari. Madame Thérèse, première dame de Côte d’Ivoire, aurait juré de défigurer la maîtresse que la rumeur prêtait à son mari, Félix Houphouët-Boigny
  • « Chérie, ne me tourne pas le dos » dont le nom parle de lui-même. Le chef de dessin de l’usine Uniwax, M. Quillet, était en vacances en France. Un papier de boucher lui a inspiré ce dessin. Le succès de ce motif retint l’attention de la maison mère hollandaise qui l’enregistrât et en fit un best-seller. C’est le seul dessin à ce jour créé en Afrique et repris par Vlisco. D’habitude, les dessins partagés par les deux sont créés en Hollande et repris en Côte d’Ivoire.

 

On évoque aussi la sexualité :

  • « Mon mari est capable », sous entendu d’entretenir sa femme et de lui offrir ce dont elle a besoin (et notamment des wax) mais on comprend que l’on parle aussi là de vigueur sexuelle ; a contrario le motif dont nous avons parlé précédemment appelé « Les enfants valent mieux que de l’argent » peut être appelé « Mon mari est incapable » car seule la tête du coq est représenté.
  • « J’ai toujours envie » qui représente une enveloppe dans un cœur à une époque où l’on écrivait des lettres pour déclarer sa flamme, annonce clairement la couleur.
« Les enfants valent mieux que de l’argent » ou « Mon mari est incapable », source : Vlisco. Photo protégée.

 

Certains motifs évoquent également l’amour inséparable et la famille comme :

  • « Ton pied, mon pied » qui est un dessin de Vlisco et rappelle une chanson de Sam Mangwana (artiste du Congo). C’est la promesse d’un amour inséparable mais au Bénin, on l’appelle « la main du lépreux ».
  • « La main et les doigts », souvent appelé « l’union fait la force » signifie travailler ensemble pour réussir et peut s’appliquer au couple. Sur les bords du tissu se trouve une rangée de doigts. Au centre sont représentées des mains, paumes vers le haut et des pièces de monnaie. Les doigts seuls ne peuvent rien sans la globalité d’une main. Seule la main est efficace pour manipuler l’argent.

 

Au-delà de l’évocation de situations familiales et sentimentales, la place de la femme et les situations auxquelles elles doivent faire face personnellement et intimement sont évoquées. Dans l’imaginaire collectif, l’Afrique est le symbole de la féminité car c’est la terre qui a vu naître l’humanité. Certaines sociétés sont basées sur des structures matriarcales où la mère tient une place primordiale, menant de front vie familiale et vie professionnelle dans laquelle elle réussit comme cela est le cas pour les Nana Benz. Les pagnes imprimés les mettent en scène dans des situations diverses : dans des champs, des ateliers de couture, des cabinets d’avocats, des pharmacies. Au Mali, par exemple, le pagne est un support de lutte contre l’excision et pour la campagne de vaccinations contre le papillomavirus. La créatrice Eliza Squibb a dessiné un motif où l’appareil génital et le virus sont stylisés. Ce motif est accompagné de slogans comme « je me protège », « je me soigne », « je guéris » et en bambara (une des langues nationales du Mali) « mieux vaut prévenir que guérir ».

 

 

La vie en société

À travers le wax, on retrouve une myriade de qualités humaines, de comportements humains et de situations de la vie quotidienne et sociale.

Sur les wax, de nombreux animaux sont représentés. Chacun d’entre eux ont une signification. On retrouve aussi des animaux emblématiques de régions du monde, de cultures ou encore de marque. Les gazelles des dessins Vlisco viennent évidemment d’Asie, les crocodiles rappellent la célèbre marque d’équipementier sportif et les chevaux, une marque de voitures. On y croise le bestiaire des contes akans comme l’araignée Anansé, le porc-épic et la tortue. Certains animaux sont représentés pour leur beauté comme les papillons, les paons et les oiseaux indonésiens. On trouve aussi de nombreuses représentations des animaux de basse-cour : pintades, poulets, coqs et poussins comme dans « les enfants valent mieux que l’argent ». L’hirondelle dit « L’argent s’envole ». Quant aux poissons, ils sont polysémiques. Les bancs de poissons sont synonymes d’abondance et de prospérité, le silure de persévérance et de courage. Les poissons à la braise sont un appel à une sortie en amoureux le samedi soir.

La modernité, le progrès technique et le succès (dans une logique de consommation de biens et notamment de biens occidents) sont symbolisés par des objets de la vie quotidienne que l’on convoite : ordinateur, portable, ventilateur, machine à écrire, télévision, gramophone. On ne donne évidemment pas d’autres noms à ces motifs qui parlent d’eux-mêmes. On représente également des moyens de communication : avion, train, moto, voiture, bus, patin à roulettes.

 

On évoque enfin des comportements ou des habitudes en lien avec la santé, l’hygiène, la scolarisation comme l’alphabet. L’alphabétisation de l’Afrique de l’Ouest est une des missions que s’étaient données les puissances colonisatrices que sont la France et l’Angleterre. Les missionnaires furent les premiers enseignants. Vers 1904, le motif de l’alphabet apparaît. Cette cotonnade abécédaire a un très grand succès. Celui qui la porte est ravi de montrer qu’il connaît l’alphabet latin et qu’il fait ainsi partie d’une nouvelle élite. Depuis le wax abécédaire est le symbole d’ascension sociale. On trouve ce motif chez Vlisco et ABC. Vlisco représente les lettres de l’alphabet dans des losanges rouge et vert ou vert et jaune. ABC y ajoute des objets que l’on retrouve dans une salle de classe comme des crayons, des règles, des tableaux noirs. Ces motifs sont reproduits à l’identique depuis un siècle mais remis au goût du jour. La marque Julius Holland, en effet, remplace le tableau noir par l’ordinateur. On trouve de multiples déclinaisons et transpositions qui montrent encore l’importance de la scolarisation. La maîtrise de l’alphabet sert aussi à lire la lisière du wax pour connaître la provenance du produit.

Abécédaire, source : Vlisco, Photo protégée.

La religion

Les pagnes religieux, leurs images et leurs représentations appartiennent au prosélytisme forcené qui a eu lieu durant la colonisation. L’évangélisation par des ordres missionnaires catholiques et des missions protestantes s’est arrêtée à la zone sahélienne, déjà converties depuis plusieurs siècles à l’islam. Évidemment, il n’y a pas chez les musulmans de productions de wax à motifs religieux car toute représentation de Dieu est bannie. La dévotion pour une religion imposée dans la violence, l’intransigeance et le déni des valeurs associées aux cultes locaux reste paradoxale. Les motifs religieux rendent visibles et légitiment en tout cas les Églises chrétiennes d’Afrique. Ils montrent l’attachement des populations à l’Église de Rome et à leur passé même si les conversions se sont accompagnées de la destruction des idoles animistes.

On y représente des effigies des papes, des personnalités du clergé et les thématiques chrétiennes habituelles : la Vierge Marie, Jésus, la nativité, la crucifixion, l’agneau pascal, etc. Les paroisses ont leur propre pagne (pièce de tissu taillé pour faire un vêtement unique), porté par leurs fidèles comme un uniforme, symbole d’union et de communion entre les fidèles d’une même paroisse. Les fidèles sont à la fois ensemble dans la communauté et tous différents. La vente de ces pagnes fait tourner l’économie ecclésiastique, comme le denier du culte. On crée de nouveaux pagnes à Noël, à Pâques, lors de pèlerinages ou de rassemblements. Une maquette est réalisée par les commerçants locaux et les pagnes sont fabriqués par des usines locales.

Chemise dans un wax célébrant la visite du Pape Jean-Paul II au Bénin en 1993, source : Blog All my eyes. Photo protégée.

On représente aussi des prédicateurs d’églises évangélistes, pentecôtistes et fondamentalistes. Ces nouvelles églises sont dirigées par des prédicateurs capables de soulever les foules par leur passion. Elles symbolisent la démesure, le succès et la prospérité. Leurs prédicateurs sont de véritables stars et leur position sociale est convoitée par ceux qui viennent chercher auprès d’eux l’assurance d’une vie meilleure. Ces églises remportent un vrai succès car elles encouragent la liberté d’expression et concentrent une partie de leur intervention sur les guérissons, ce qui constitue un terrain favorable à une forme de syncrétisme. Elles légitiment ainsi des usages rituels traditionnels même si une opposition perdure, du moins en surface. Elles sont un endroit où l’on se montre, un endroit où l’on fait attention à ce que l’on porte. Mais dans leurs sermons, certains prédicateurs stigmatisent les femmes qui quémandent auprès de leur mari des biens et notamment des wax. Voici un exemple de harangue outrancière et misogyne d’une Église protestante du Nigeria, qui voulait ainsi attirer l’attention sur le fait que, selon elle, le goût du luxe des femmes précipitait leur mari dans les bras d’autres femmes moins dépensières : « Femmes, vous pouvez attacher vos « hollandes » avec le sida ! ». Selon cette harangue, le goût des femmes pour le wax (notamment hollandais) serait à l’origine de l’infidélité des maris, ce qui entraînerait la propagation du sida.

Pour fabriquer ces wax, on reproduit des photographies ou des images de catéchisme. On n’utilise donc pas la technique de réserve de motifs à la cire. Ces tissus sont en réalité des fancy, imprimé sur un seul côté. On y imite tout de même le procédé de fabrication des wax en reproduisant les craquelures, les bulles et le non-ajustement des dessins. Généralement appelés wax, ils répondent à l’appellation « imprimés africains » et proviennent de productions africaines locales.

 

La politique et le patriotisme

Les pagnes à motifs politiques sont réalisés de la même façon que ceux à motifs religieux. La figure politique est reproduite à partir d’une photo donc il ne s’agit pas véritablement de wax, mais d’un fancy. C’est une impression sur le tissu par procédé d’impression mécanique. Pour certains pagnes, on utilise une double technique : l’impression et le wax (malgré le risque de craquelures sur le visage qui aurait un effet disgracieux). Enfin, pour d’autres pagnes, on imite le wax, avec des effets de craquelures.

On fabrique des wax à l’effigie des grandes figures de la vie politique, des leaders comme des chefs traditionnels ou des chefs d’État et parfois des personnalités étrangères. Les dessins sont stylisés. La personnalité est représentée en costume-cravate dans un médaillon et son nom est inscrit en lettres capitales.

Existe-t-il une fierté nationale pour les dirigeants qui ont remplacé les gouverneurs coloniaux ? Ces tissus expriment une ferveur dont on peut questionner la sincérité : message d’attente ou d’espoir d’une unité avérée, signe de soumission ou expression ironique d’une nouvelle dépendance ? Dans leur mégalomanie, les dictateurs et présidents à vie ont en tout cas voulu que les citoyens portent sur eux des pagnes à leur effigie mais ce vêtement est souvent offert (par le gouvernant ou son parti politique) et certains n’ont pas forcément les moyens financiers pour s’acheter d’autres vêtements.

Les pagnes à l’effigie des chefs d’État étrangers peuvent paraître là aussi contradictoires. Quel respect pour des figures politiques qui gouvernent des pays qui ont contribué à définir leurs propres frontières ! On représente souvent le chef d’Etat étranger avec le chef de l’État où il est reçu. Barack Obama, le premier président afro-américain a été l’objet de plusieurs pagnes, comme signe du sentiment de fierté sur tout le continent africain. Comme nous l’avons dit précédemment, la sortie d’un motif peut coïncider avec un événement qui lui donne un nom en rapport avec cet événement. C’est au moment de la venue de Barack Obama que deux motifs sont sortis et ont été appelés : « les chaussures de Michelle Obama » et « le sac de Michelle Obama ». Mais la popularité de la personnalité ne garantit pas toujours le succès du wax. Par exemple, en 1991, Vlisco sort un wax pour célébrer Nelson Mandela qui vient de sortir de prison. La grossiste togolaise qui avait demandé l’exclusivité reste avec des invendus sur les bras car à ce moment-là, sort l’affaire de Winnie Mandela. Ce wax ne connaîtra un succès qu’en 2013, après la mort de Nelson Mandela.

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Le pagne peut se faire aussi support de propagande. Lors d’élections ou de rassemblements de soutien à une cause, il devient un uniforme. Ceux qui le portent deviennent alors des panneaux vivants de propagande politique. Le textile est un moyen de communiquer son appartenance politique mais aussi de convaincre et d’enrôler. Des modèles préexistants et parfois anciens peuvent être réutilisés pour une commémoration ou des propagandes politiques. Par exemple, le modèle de l’alphabet a été réutilisé par Henri Konan Bédié en Côte d’Ivoire et décliné avec les lettres de son parti (PDCI-RDA) à la place des lettres de l’alphabet. Autre exemple, le motif Vlisco « Dévaluation » dessiné par Antoo van Duppen en 1957 a pris en janvier 1994 un sens particulier quand la France a dévalué le franc CFA. Il a alors perdu la moitié de sa valeur. Cela a entraîné l’augmentation des exportations de coton et le désintérêt progressif de la transformation locale de la fibre en étoffe. Les prix des biens importés ont alors doublé et notamment ceux des wax importés d’Europe. Ce dessin a donc permis d’exprimer la colère des peuples des quatorze États de l’Afrique francophones qui se sont alors sentis « dévalués ».

 

Les pagnes politiques permettent de commémorer des fêtes nationales et l’indépendance de ces jeunes États, qui le sont depuis les années 1960. En 2010, le Togo fête le cinquantième anniversaire de son indépendance en créant de nombreux pagnes avec la chronologie des présidents de la République.

Voici un collectionneur de pagnes politiques :

Enfin, les wax permettent aux Africains d’exprimer leur patriotisme à travers des représentations de figures politiques mais aussi sportives comme les épreuves sportives d’envergure internationale. En 1998, le Burkina Faso accueille de la Coupe d’Afrique des nations et un pagne est fabriqué pour cette occasion. En 2006, un pagne célèbre Didier Drogba qui a amené la Côte d’Ivoire en Allemagne pour disputer la Coupe du Monde. La date de la qualification y apparaît. Le sport montre une Afrique en marche et transmet une image positive du continent.

 

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Le wax, adopté d’une autre culture, en a pris les motifs. Les industriels européens y ont intégré des objets propres à des cultures africaines. A travers ce tissu, on exprime ses sentiments, ses convictions religieuses ou politiques. On en fait l’emblème d’une identité africaine. Si le wax a conquis une grande partie de l’Afrique, nous verrons dans le prochain épisode qu’il n’est pas le seul tissu d’Afrique.

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Épisode 1 de La Saga du Wax : les origines
Épisode 2 de La Saga du Wax : les secrets de fabrication
Épisode 4 de La Saga du Wax : La résistance s’organise

 

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Bibliographie et webographie

2 commentaires sur « [Couture] Épisode 3 de La Saga du Wax : La signification des motifs »

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