Ce billet est le troisième d’une série dédiée au hanbok, le vêtement traditionnel coréen. Le premier billet était dédié à l’histoire de la Corée et de ce vêtement à travers les époques, le second à la symbolique qu’il véhicule. Si vous voulez lire l’ensemble des billets en pdf, cliquez ici.
La première Seoul Fashion Week a eu lieu en 2000. Depuis, le commerce du luxe en Corée du Sud est florissant et il témoigne d’un véritable échange culturel. Le marché des produits de luxe en Corée du Sud était évaluée à 15,28 milliards USD en 2025 et devrait croître de 17,62 milliards USD en 2026 pour atteindre 22,91 milliards USD d’ici 2031. La mode contemporaine est en tout cas au croisement de l’histoire de la mode française (dont découle le système de mode contemporain) et l’histoire du costume coréen où la culture des apparences constitue l’expression essentielle de l’identité en Corée et les réinterprétations du hanbok par les designers actuels le prouvent. Cependant, les codes esthétiques sont symétriquement inversés dans les deux cultures. Dans la culture de la mode à la française, il existe des ruptures saisonnières (printemps/été ; automne/hiver) or le costume coréen, à l’image du hanbok, joue sur la permanence de formes immémoriales. La création contemporaine coréenne est donc en quête de satisfaire deux cultures d’essence complètement contradictoires. Elle recherche l’équilibre entre un code identitaire national et un système de mode désormais globalisé. C’est la raison pour laquelle la création de mode en Corée est à la redécouverte de sa propre histoire. L’histoire du costume est un moyen de se raconter en proposant sa version de l’histoire. On voit fleurir des tentatives de restaurer le hanbok : costume de cérémonie, réplique de musée, costume de film ou expression décorative. Le hanbok devient objet d’étude, d’enseignement, de culte voire de propagande pour représenter un passé mi-historique, mi-fabuleux. Certains créateurs de mode remettent au goût du jour ce vêtement emblématique comme Lee Young-hee, Kim Hye-soon, Hwang Yi-seul ou encore Sung Ju Beth Lee.
Lee Young-hee : la pionnière
« Sans le passé, je ne peux pas mettre en valeur le présent. C’est lui qui me montre le chemin » déclare Lee Young-hee dans le Supplément du journal Le Monde, le 24 septembre 1994. Cette créatrice, à la fois designer et artisane, avait pour ambition de promouvoir et diffuser le hanbok à travers le monde pour en faire un vêtement d’aujourd’hui, pas seulement pour les coréennes.
Sa formation, elle la tient tout d’abord de sa mère couturière qui lui apprend la teinture, le montage et le repassage. Elle parfait son apprentissage de la teinture auprès d’un maître coloriste : Seok Ju-seon. Il lui enseigne à la fois le sens et la philosophie de la couleur. Sa carrière commence avec la création de hanboks. Elle est l’une des premières à le revisiter, alors qu’il a disparu de la vie quotidienne dans les années 1960 et qu’il est cantonné aux fêtes et aux cérémonies. C’est en 1976 qu’elle ouvre à Séoul sa première boutique. Bien que ce vêtement soit stéréotypé et répétitif dans sa forme, il devient créatif sous les doigts de Lee Young-hee.

Elle respecte les proportions générales du patron mais elle raccourcit la jupe et modifie le nouage au niveau de la taille plutôt que sous la poitrine. Le haut et le bas sont dépareillés. Elle réajuste la silhouette générale, contrairement à l’usage en Asie qui veut que le corps s’adapte aux vêtements et non l’inverse. Chez Lee Young-hee, ils sont taillés selon une forme préétablie. Elle utilise des matériaux comme le coton, la ramie (produit dans la région de Hansan) et la soie pour créer des vêtements volumineux et légers. Elle expérimente également avec des matériaux moins habituels, comme le papier coréen (« hanji ») ou la fibre provenant de l’ananas. Faisant preuve d’exigence sur la qualité des matières, elle s’implique dans la production de soieries. Ses tissus de prédilection sont l’organza et le taffetas de soie qui ont la particularité d’être transparents. De plus, elle teint elle-même des échantillons avec les moines de Tongdosa. Le temple Tongdosa est un monastère célèbre pour abriter des reliques de Bouddha tout en ne possédant pas de Bouddha dans sa grande salle de prière. Les couleurs uniques de ses créations parfois délavées sont le résultat de nuances subtiles (verts bleutés, gris fumés) obtenues à l’aide de teintures végétales. Elle témoigne de sa démarche respectueuse en envers la nature et des couleurs des saisons dont elle s’inspire. Enfin, elle s’inspire du pojagi, le patchwork coréen, qui désigne une pièce de tissu destinée à emballer des objets. Il s’agit d’un carré composé des chutes de tissus qui ont servis à réaliser des vêtements. Ces chutes sont évidemment de couleurs différentes et de matières différentes : soie, ramie, coton ou chanvre. Elles sont assemblées de manière à composer un motif harmonieux. Lee Youg-hee utilise ce principe pour créer des vêtements ou ajouter des empiècements.
Pour mieux comprendre le hanbok et connaître son histoire, elle effectua des recherches et travailla sur des vêtements anciens aujourd’hui rares, altérés ou disparus : habits de cérémonie du couple impérial ou des dames de cour, vêtements portés par les gens du peuple, par les enfants. Elle réalisa des répliques de vêtements historiques, présentées en première partie de défilé. L’exposition « K-Beauty. Beauté coréenne, histoire d’un phénomène » qui s’est tenue au Musée national des Arts asiatiques-Guimet à Paris au printemps 2026, montre un ensemble composé de trois silhouettes féminines de courtisanes (gisaeng) et d’une silhouette masculine de lettré.
En mars 1993, elle participe pour la première participation à la Paris Fashion Week pour y présenter une collection de prêt-à-porter. Dans son final, elle fait défiler des mannequins vêtus de hanbok. Lors de la Fashion Week Printemps/Été 1994, les mannequins en clôture de son défilé portent une jupe nouée au-dessus de la poitrine, comme l’était le hanbok. Ce modèle fluide devient sa marque de fabrique. En 1994, elle ouvre une boutique à Paris qui est très vite désignée comme la plus belle boutique de la capitale. En 1996, ses créations sont mises à l’honneur au Musée de l’Orangerie pour l’exposition « Hanbok : Vêtement du vent ». Elle participe aux défilés Haute Couture en 2010, 2012 et 2015. Ces défilés montrent son savoir-faire artisanal déjà présent dans ses collections de prêt-à-porter. On y voit son approche synthétique et hétéroclite du vêtement asiatique avec des emprunts à d’autres pays d’Asie comme l’Inde, la Chine et le Japon. Elle emprunte également des éléments de la mode occidentale. Elle réussit à faire de ses créations des héritiers de l’histoire coréenne tout en projetant vers l’avenir.
Lee Youg-hee eut eu un impact sur la mode à l’international. En septembre 2004, le Museum of Korean Culture ouvrit ses portes sur la 24e rue de Manhattan. Un leg de mille pièces, qui constitué sa collection privée élaborée pendant 25 ans, y fut exposé : hanboks, accessoires et antiquités. Ce musée inspire notamment Carolina Herrera, créatrice phare des années 1970 et 1980. Celle-ci fut fascinée par les lignes du vêtement coréen et décida de présenter des tenues inspirées de ce vêtement dans sa propre collection en 2011. Chercheuse, designer et artisane, Lee Young-hee a réussi à réinterpréter ce vêtement en préservant son élégance naturelle et son authenticité. Elle a fait du hanbok un objet de transmission, d’expérimentation et de création contemporaine et a initié la voie à d’autres créatrices et créateurs.
Kim Hye-soon : l’internationale
En 2012, Dries van Noten présente à Paris une collection inspirée de l’Asie. Il a travaillé pour réaliser cette collection avec Kim Hye-soon, une créatrice de hanboks. Les robes du créateur belge arboraient des imprimés reprenant les lignes du col en papier recouvert de tissu du vêtement traditionnel coréen. Kim Hye-soon est certes une créatrice mais elle est également une chercheuse sur le vêtement traditionnel. Elle réalisa notamment des costumes pour des mini-séries historiques comme Hwang Jin-yi diffusé en 2006. Les costumes présentent des ensembles éblouissants de motifs et de couleurs. Son étude du développement et des formes du jeogori sur 600 ans a donné lieu à une exposition de ses recherches. Elle s’intéresse notamment à la figure des courtisanes, véritables célébrités de l’époque de Joseon qui donnait le ton en matière de mode jusqu’à créer les tendances, notamment dans l’usage de couleurs solides comme le rouge, le vert, le jaune et le bleu marine. Grâce à elles, la veste se raccourcit révélant la taille blanche brodée de la jupe. De plus, de la jupe large et longue, elles laissaient échapper un petit détail pour attirer le regard des hommes.
Gardienne de la tradition du hanbok, elle a su prouver la modernité du hanbok en ouvrant la voie à une grande variété de réinterprétations du hanbok grâce notamment à des fashion shows comme « The British Royal House Meets Korean Tradition », un show pour le sommet du G20 ou encore le « Joseon Queens Go To Paris ». Elle collabora également avec Fendi pour un sac à main baguette et avec la Korean company LG pour des cosmétiques. La créatrice Kim Hye-soon a su rester fidèle à ses racines tout en accueillant la modernité comme Hwang Yi-seul.
LEESLE : la moderne
Hwang Yi-seul, fondatrice de la marque LEESLE, spécialisée dans le hanbok moderne, définit le style coréen par l’expression : « jeong-jung-dong » signifiant le mobile dans l’immobile. De ses créations résulte une harmonie entre deux opposés. Elle perpétue la tradition mais fait évoluer les lignes du hanbok, imprégné de l’identité coréenne, tout en accueillant les nouvelles tendances. Comme pour Lee Young-hee, tout commence par une transmission filiale : sa mère était, avant son mariage, une créatrice de hanboks.
Elle possède deux ateliers en Corée du Sud, l’un à Séoul et l’autre à Jeonju, ville touristique connue pour ses boutiques de location de hanbok. Elle s’est donné une mission : celle de faire du hanbok un style du quotidien. Sa devise est : « la vie est hanbokhan », combinaison du mot « hanbok » et « haengbokhan », signifiant « bonheur ».
Dans sa boutique, on trouve des débardeurs, des vestes et des robes inspirés du hanbok mais aussi des pantalons de jogging agrémentés de norigae. Elle a introduit également la dapho (답호), une veste de l’époque de Joseon sous la forme d’un vêtement de plage ou de fête. Elle possède une autre marque appelée LEESLETAGE, un mot composé avec « LEESLE » et « heritage ». Elle vend sous cette appellation une gamme d’imprimés inspirés du hangeul (l’alphabet coréen), des œuvres d’art et des symboles liés au trésors nationaux de Corée. Selon elle, le hanbok est un style de vie et doit être perçu comme un choix de mode naturel du quotidien et non comme un costume.
Darcygom : la durable
Darcygom est une marque de vêtements au style genderfluid dans la mode coréenne. Sa créatrice, Sung Ju Beth Lee s’est initiée à la couture au marché de Gwangjang, centre réputé pour la production du hanboks. Elle a ensuite bénéficié d’un financement par le gouvernement de programmes pour favoriser les jeunes talents comme « Youth Sexwing Academy » et « Me Me Project » de la Seoul Design Foundation. Sa marque Darcygom est née du mariage entre l’inspiration traditionnelle et les initiatives locales. Ce terme coréen se prononce « darcygeum ». Il fait référence à M. Darcy, le héros emblématique du roman Orgueil et Préjugés de jane Austen, et mot coréen « gom » qui signifie « ours ».
À travers ses créations, Sung Ju Beth Lee associe la tradition coréenne, le sens de la durabilité et la mode contemporaine. Son engagement en faveur de la durabilité résulte du lien intrinsèque entre mode et conscience environnementale. Au marché de Gwangjang, elle a assisté aux ballets des camions poubelles emportant les chutes de tissus. C’est la raison pour laquelle elle utilise des matériaux alternatifs pour créer des vêtements uniques. Elle participe également à la préservation de l’art du saekdong, tissu traditionnel coréen aux rayures colorées et sensibilise ainsi le grand public au déclin de certaines traditions en introduisant des éléments traditionnels à ses créations. Le saekdong coloré est donc mélangé au streetstyle pour créer un style à la fois excentrique et genderless.

Dans un contexte de conquête internationale avec la « hallyu », la vague culturelle coréenne qui a inondé le monde entier de produits coréens (musique, séries, alimentation, produits de beauté), le hanbok reste un symbole fort d’identité pour les Coréens. Pour les créateurs coréens contemporains, il paraît indispensable de moderniser le hanbok pour toucher les nouvelles générations. Certains ont se démarquer en accordant avec harmonie des éléments intemporels aux sensibilités contemporaines. Les stars coréennes sont devenues de véritables ambassadeurs et ambassadrices de leur pays et de ses traditions. Par exemple, RM, chanteur du groupe BTS, partage sur ses réseaux sociaux sa passion pour les arts. Il a notamment fait don de 100 millions de wons pour la restauration d’un « hwarot », une tenue de mariée de la famille royale brodée de la dynastie Joseon, propriété du LACMA, le Los Angeles County Museum of Arts. Dans un monde hyperconnecté, les designers coréens devront relever le défi de préserver leurs traditions textiles tout en s’imposant sur la scène internationale sans lasser leur clientèle, dans un contexte de forte attractivité touristique.
Bibliographie
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